Pensées sans ordre concernant Mauriac et le passé

Article écrit par David Colla (E2)

Première partie d’une réflexion plus longue concernant François Mauriac et la nostalgie

Au lecteur un peu avisé de François Mauriac, l’association peut surprendre : Mauriac, nostalgique, partisan d’une image d’Épinal ? Puisque pour ce prix Nobel de la littérature (1952), un temps quasi-conscience nationale, passé et grandeur ne font pas nécessairement corps. Contrairement à un certain nombre d’intellectuels catholiques du XXe siècle, Mauriac n’est en rien réactionnaire, et on peinerait même à le qualifier de conservateur. À l’instar des catholiques de gauche, rassemblés autour de la revue Esprit d’Emmanuel Mounier, le principal enseignement que Mauriac semble tirer des Évangiles est l’Espérance.

C’est cela qui lui permet d’affronter sereinement l’avenir et d’être à l’avant-garde des bouleversements d’après-Guerre : il est en avance sur les questions de décolonialisation, faisant rapidement le deuil du Maghreb français. Dès les émeutes de Casablanca (décembre 1952), il se rallie à la cause des nationalistes marocains, reconnaissant la nature insoluble du différend entre la France coloniale et ses protectorats et voyant les agissements de la puissance française comme radicalement contraires aux valeurs chrétiennes qu’il chérit. Dans l’émission Répliques du 9 février 2019, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard et Sébastien Lapaque louent le courage d’un Mauriac qui s’indigne si vocalement de la torture. Il souhaite par ailleurs se poser en médiateur, comme en témoignent ses échanges avec Joseph Laniel, Président du Conseil. Cette posture est par ailleurs vécue comme une trahison par ses lecteurs du Figaro, dont il claque la porte pour offrir en novembre 1953 son Bloc-Notes au nouveau magazine L’Express. L’Express, fervent soutien de Pierre Mendès France, le Président du Conseil qui enterre entre 1954 et 1955 les prétentions coloniales de la France en Indochine comme en Afrique du Nord…

Pourtant, sa littérature semble bien pétrie d’une forme de regret, de regard rétrospectif, de scepticisme face au Monde moderne. Le Nœud de Vipères en témoigne bien : ce roman touchant prend la forme d’un journal intime, écrit par son protagoniste, homme fortuné aux relations tendues avec sa famille qu’il cherche à déshériter… Ce long soliloque traduit le besoin de Louis de laisser quelque chose à la postérité, besoin viscéral qu’il retrouve en renouant avec son fils illégitime. Ce fils, fruit d’une liaison extraconjugale, rare moment de liberté et de jouissance dans une vie adulte de conflits et de non-dits.

En réalité, le lecteur de Mauriac est souvent pris d’un sentiment de déjà-vu. Beaucoup de ses romans baignent dans le même cadre spatio-temporel : Bordeaux et les Landes, sa terre d’origine, au cours des années 1920/30. C’est une œuvre très située : serait-elle en quête de repères, ces repères étant la jeunesse de l’auteur ?

À cela s’ajoute une référence au passé qui, d’après ma lecture, évoque un temps plus apaisé. Dans un schéma narratif classique, le début du roman correspond à une situation initiale stable qu’un événement extérieur vient perturber. Chez Mauriac, la rupture paraît déjà consommée : pensons à Thérèse Desqueyroux qui commence après le non-lieu accordé à la protagoniste, accusée (à juste titre !) d’avoir empoisonné Bernard, son mari. La mort de leur mariage est déjà claire, la confiance s’est déjà tarie. Aucun retour en arrière n’est possible. En réalité, la quiétude est bien lointaine : nébuleuse, on ne la saisit jamais réellement. La quiétude de Thérèse se situe-t-elle avant sa rencontre avec Bernard ? Dans Le Baiser au Lépreux, celle de Jean Péloueyre est immémoriale… avant sa conscience de soi et de son physique que l’on dira peu facile ? Dans Le nœud de vipères, on se pose aussi la question.

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La nostalgie : un obstacle pour vivre dans le présent ?

Article écrit par Julien Huot (E1)

« Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village – Fumer la cheminée, et en quelle saison – Reverrais-je le clos de ma pauvre maison, – Qui m’est une province et beaucoup davantage ? » J. du Bellay, Les Regrets.

La nostalgie est le mélange en nous de la douceur et de la douleur des souvenirs. Il s’agit d’un état d’âme discret, tenace, subtil, mêlant l’agréable – on se souvient des beaux instants, et le désagréable – on est triste et parfois désespéré que ces moments soient passés. La nostalgie est le manque d’un passé heureux, parfois idéalisé mais qui a bien existé, ce qui l’oppose au regret, qui est le manque d’un passé virtuel qui aurait pu exister. La nostalgie peut porter sur des lieux lorsqu’on repense à la maison ou à l’école de son enfance, sur des moments précis comme les repas du dimanche midi en famille, ou sur des liens, familiaux, amicaux, amoureux. Souvent, la nostalgie concentre tous ces éléments. Lorsqu’on se souvient du passé, ce sont les liens, les instants et les lieux, qui remontent ensemble à notre mémoire.

Lorsque la nostalgie s’empare de nous et nous attire dans notre vie intérieure, il est difficile de lui résister. Elle peut parfois nous nuire : la nostalgie, surgissant par exemple, dans le cadre de tendances répressives, débouche souvent sur des ruminations amères. Elle conduit aussi à une idéalisation du passé, dont le présent va évidemment souffrir : c’est le registre connu du « c’était mieux avant », classique chez les personnes âgées, nostalgique du bon vieux temps, et en fait de leur jeunesse. Longtemps, on a mis l’accent sur les aspects négatifs de la nostalgie : tristesse, repli, difficulté à accepter le présent.

Cependant, aujourd’hui on s’intéresse aussi à ses dimensions positives car de nombreux travaux ont montré que dans ses formes normales, la nostalgie comportait de nombreux bénéfices. Elle permet le rappel à la mémoire et donc le renforcement de souvenirs heureux. Elle peut nous pousser à agir pour réactiver ses souvenirs. Par exemple, après avoir pensé à mon enfance, je peux rappeler de vieux amis d’école, décider de revenir visiter ma région natale. Elle nous aide à mieux savoir qui nous sommes et à développer notre identité narrative en nous reconnectant aux moments forts de notre passé, qui nous ont construit. Elle nous apprend à accepter la dimension doucement tragique de la vie humaine – le temps qui passe et qui ne revient pas. De ce fait, elle peut augmenter notre intelligence du bonheur. La vie s’écoule vite, et la disparition des bonheurs passés ne doit pas nous conduire à nous lamenter, nostalgie négative, mais à savourer encore plus fort le présent, nostalgie positive. La voie, pour savourer la nostalgie, délicieuse si elle est transitoire mais dangereuse si elle s’éternise, c’est d’y réfléchir un peu et de la clarifier. Tant qu’elle reste le « désir d’on ne sait quoi », comme l’a défini Saint-Exupéry, nous sommes dans le flou. Cependant, si nous comprenons son message – ce qui compte dans ta vie c’est le bonheur, et si nous sommes attentifs à son visage lumineux, et pas seulement douloureux, alors nous pourrons, grâce à elle, nous retourner vers le présent – ma vie, c’est aussi ici et maintenant, et vers l’action – je veux vivre de nouveaux instants heureux, car nos bons souvenirs de demain, c’est aujourd’hui que nous les vivons.

In fine, si la nostalgie n’est plus à la mode car nous la concevons de façon réductive comme une incapacité à vivre dans le présent, il semble qu’elle peut nous aider à nous tourner vers lui. Et si, comme un mouvement de balancier à travers le temps, la notion de nostalgie pouvait nous mener à celle de carpe diem ?

How to appreciate abstract impressionism?

Brought to you by Rachel Ma (ASTi1)

A visit to a contemporary museum or gallery might leave a lot of people confused. For example, abstract expressionism, one of the most long-lasting art movement with usually an extraordinarily high monetary value in the art market, is often the source of this confusion: for example, this painting by Mark Rothko “Orange, Red, Yellow”, sold on May 8, 2012 at Christie’s for $86,882,500. People might think in their head “Oh I could do that!” or “That look like child’s scrabble.”

To try to understand this confusion, first up, let us sum up a little the characteristics of abstract expressionism from an art history point of view, we see often expressions like:

  • does not depict the reRacehl article 1cognizable, visual world; no attempt to reproduce or even to suggest nature; the limitless potential of color and form divorced from representation
  • paintings explore the power of line, color, texture and form for their own sake in order to bypass literal perception and access unconscious awareness
  • not simply a new style, but a revolutionary idiom, uniquely suited to portraying their feelings, and appropriate to a new world view

It’s important to note that we didn’t just dive headlong into complete abstraction in art. From classical art to impressionism to cubism. These arts led the way to show that color, line form and texture could be a subject for a painting.

Rachel article 2

Industrialization also had a profound effect on art, introducing new methods of reproduction and we can’t forget about the dawn of photography that certainly called into question the relevance of spending loads of time learning how to paint something realistically.

Rather than devote their lives to mastering a particular medium, some artists began to push the boundaries of those mediums, and even forego them altogether.

 

The answer to “I could do that” or “A kind could do that.” is

  1. You probably couldn’t do it
  2. You didn’t do it

 

Rachel article 3

Assess if you really could do that, take some hard edge abstraction, like this painting by Piet Mondrian that may, at first glance, seem fairly easy to execute. But if you tried to use oil paint before you’ll know that it can be really tricky to create such smooth lines and a consistent, flat application of color. They seem easy but if you look close enough to it. It is pretty masterful handling of paint and pencil.

If you still think that you could so it. I’d say give it a try. It could be a really interesting experience to see how something is made.

 

It’s perfectly fine to have a preference for art that displays manual talents unavailable to most.

There is a history to artists beginning in the early 20th century who took on new approaches to material, purposefully avoiding showing off technical skill, and for lots of good reasons: to upset the dominant art trends at the time, to question the value of unique objects, to undermine the commercial system of art by creating work that is unlikely to be trophies for the rich, or to reconsider the separation of art and life.

There’s sculpture that is purposefully unmonumental, paintings purposefully non-virtuosic, drawings purposefully simple. It’s not that these things don’t take skill, they just take different kinds of skill. Research, deduction, collaboration, exploration of new materials, radical thought. Just as we value professions other than skilled labor, we should also value work by artists focused not just on craftsmanship, but on the effective execution of good ideas. It’s the thought they bring to the form, or have other bring to the form, and not just the form itself.

Knowing the characteristics of abstract art, we can see that the point is not to understand the painting, the point is to think about the painting. The goal of abstract art is not to represent any object, but to represent pure feelings.

 

A good piece would be able to hold a viewer’s attention and generate an emotional response.

As a viewer of abstract paintings, ask yourself the following questions

  1. Am I trying to figure out what it looks like or represents, rather than allowing something to emerge from what I see in front of me?
  2. What are the elements, colors and textures of the painting?
  3. How do these interact with each other?
  4. What emotions does the painting evoke?
  5. What is the title of the painting and how is this influencing what I see?
  6. Have I allowed enough time to make a connection with the painting?

 

An understanding of this historical background and criticism are important, but really appreciating abstract expressionism is not about reading a textbook, indeed, the quality can be gauged mainly by how it makes you feel.

This is, of course, true of much art. But abstract expressionism works in particular—with their intense color, large scale, and, in Pollock’s case at least, frenzied application of paint—can elicit an emotional response from viewers that requires a physical, often prolonged, encounter with them. And the more you encounter these works, the more you’re able to judge them.

So, when asking what makes a work of Abstract Expressionism good, read the wall label and the date, know a thing or two about the history, and check your own biases. But don’t forget to simply look.

Des étoiles qui filent doux

         Après une introduction imagée, qui « change des présentations Wikipedia » pour le plus grand plaisir de Hugo Marchand, place au débat :

 

Des étudiants presque comme les autres :

         Une fois n’est pas coutume, les Mardis reçoivent des invités qui revendiquent au sein de la prestigieuse école de commerce un « Bac +0 ». Le débat commence d’ailleurs en abordant la différence entre écoles de danse et de commerce. Hugo Marchand souligne l’insertion très rapide dans le monde du travail. Au sortir de l’école de danse, les heureux élus se voient offrir un CDI à 17 ans, soit près de dix ans avant les étudiants de l’ESSEC en moyenne. « Un conditionnement » d’après Karl Paquette qui regrette que beaucoup ne vivent que par et pour l’Opéra, bien que Hugo Marchand précise qu’eux ont une grande curiosité pour l’extérieur. Leur présence ici en est déjà un signe.

            Si l’on reproche encore souvent aux étudiants en école de préférer la fête à leurs études, à l’école de danse dirigée par Claude Bessy, « monstre sacré » selon Karl Paquette, puis Elisabeth Platel, l’atmosphère est toute autre. Comme dans toute école, les élèves partagent des ressentis divergents sur celle-ci. Karl Paquette encense le caractère très formateur de cette expérience et Germain Louvet la possibilité fantastique de pouvoir rencontrer d’autres jeunes, et notamment des garçons, qui partagent la même passion. A l’inverse, Hugo Marchand se plaint d’un « manque de clarté » et d’un environnement très dur. Alors que Karl Paquette finit par une pique sur Nanterre, la localisation pas très glamour pour le pur produit parisien qu’il est de l’école de danse, quelques rires fusent parmi l’assistance : ce n’est pas sans rappeler le reproche que les étudiants de l’ESSEC font à Cergy.

            A évoquer la vie d’école, on en aurait presque oublié que l’on parle d’une discipline qui forge des athlètes de haut niveau. Là où en école seuls les cœurs se brisent, ici, c’est parfois une cheville ou un poignet. « Quand on se blesse, tout s’arrête » réagit Hugo Marchand d’une voix blanche. « On perd d’une certaine manière son titre d’étoile », continue-t-il. L’émotion est palpable. Il ne faut pas oublier que Hugo Marchand s’est blessé à plusieurs reprises déjà depuis sa nomination et pas plus tard que l’automne dernier. Lui qui confesse « se mettre dans une bulle quand [il] prépare un ballet » vit ces moments d’éloignement dans la douleur car il quitte ses collègues, ses amis, son univers…toute sa vie en somme. Si cette douloureuse expérience a été partagée par bien d’autres danseurs, une bonne étoile a semblé veiller sur Karl Paquette qui finit sa carrière sans blessure majeure. Il en fait un bilan doux-amer : parce que ce n’était pas forcément le plus doué, il a été obligé de travailler et de s’entraîner bien plus que les autres. Mais aux blessures physiques s’ajoutent des psychologiques. Les danseurs traversent des moments de doute surtout dans lorsqu’ils endossent des rôles emblématiques. A propos du Lac des cygnes qui va bientôt être donné à l’Opéra, l’étoile confie : « on a envie de s’inscrire dans l’excellence mais aussi de poser sa patte. Il peut être décourageant de se rendre compte qu’on n’a pas pu s’exprimer comme on veut ».

            Il est bien connu que les bancs de l’école sont le lieu de la camaraderie mais aussi de rivalités, et l’imaginaire collectif, nourri par des films comme Black Swan, véhicule une image particulièrement négative des rapports entre danseurs. Cela amuse Hugo Marchand et Germain Louvet qui avouent être meilleurs amis dans la vraie vie. Entrés à l’école de danse et nommés étoile à une année de différence, ils ont vu cette possibilité de grandir ensemble comme une chance. Karl Paquette remarque justement : « les étoiles sont toutes différentes et le public ne voudrait pas voir la même chose tous les soirs ». Sur scène, chacun vit une autre vie, même si Germain Louvet note malicieusement que Hugo Marchand l’a déjà tué plusieurs fois sur scène dans Onéguine. Une catharsis ?

 

L’Opéra de Paris, une machine bien huilée ? 

         Après une première partie de débat à l’ambiance bon enfant, l’heure est venue de trancher dans le vif. Or, il semble impossible d’évoquer l’Opéra sans parler de la figure controversée de Benjamin Millepied, nommé directeur de la danse en 2014 avant de laisser sa place à Aurélie Dupont seulement un an après. D’emblée, Karl Paquette se renfrogne. Celui qui a été « mis au placard » par Benjamin Millepied au profit de la nouvelle génération loue cependant les bonnes intentions de Benjamin Millepied qui a su insuffler un vent de modernité : utilisation accrue des réseaux sociaux, démocratisation de la danse pour le public, meilleur suivi médical des danseurs. Pour Hugo Marchand, la capacité de Benjamin Millepied à « dédramatiser l’institution » lui a permis de retrouver le plaisir de danser, le rush de proposer vite sans être prêt au millimètre près. Ainsi a-t-on vu sous sa direction Germain Louvet et Hugo Marchand encore premiers danseurs danser des premiers rôles normalement réservés aux étoiles… avant de s’envoler peu à près. Finalement, l’échec de Benjamin Millepied ne tient pas à grand-chose : un esprit trop américain qui a voulu dépoussiérer une grosse machine pas prête à une transition aussi brutale, le refus d’abandonner sa compagnie, le LA Dance Project, pour se consacrer entièrement à la compagnie de l’Opéra de Paris.

            Parce que l’on est aux Mardis tout de même, le ton devient un peu politique. « Peut-on comparer Millepied à la tête de l’Opéra et Macron à la tête de la France ? », demande-t-on aux invités. Si tous bottent en touche, Germain Louvet se permet un trait d’esprit : « Lefèvre a fait rentrer de grands noms. Millepied est arrivé avec les media en disant allait faire venir des grands noms du contemporain. Mais c’était déjà en marche. ». Il enchaîne sur des considérations d’ordre budgétaire. Il regrette la baisse des subventions étatiques même s’il est souligné que l’Opéra de Paris bénéficie d’environ 1/6e du budget de la création en France. Certains costumes aujourd’hui ne sont plus réalisés en interne par mesure d’économie, précise Hugo Marchand. Pourtant, c’est le lyrique qui est déficitaire et le ballet qui doit renflouer les caisses. Germain Louvet conclut en professant son amour pour le secteur public, une déclaration qui a dû enflammer les cœurs des futurs énarques dans la salle.

            Comme tout institution publique, surtout une aussi ancienne et grosse, l’Opéra est au cœur de polémiques. L’année dernière, un sondage interne fuite dans les media et provoque la stupeur. Alors que l’on aurait pu penser que la nomination d’Aurélie Dupont, ancienne de la maison, allait panser les plaies de l’ère Millepied, c’est le contraire qui se passe. Le sondage met en exergue un manque de confiance des danseurs en elle. Très vite, on sent une gêne du côté de nos invités. Difficile pour eux de s’exprimer librement sur celle qui est encore aujourd’hui leur directrice. Pas de #balancetadirectrice ce soir donc, mais des réponses mesurées. Germain Louvet contourne le problème : « Les personnes interrogées n’avaient jamais répondu à ce type d’études ». Des résultats biaisés alors ? Une hypothèse que soutient en tout cas Karl Paquette pour qui les résultats ont été déformés par les media et ne sont « pas révélateurs de ce qu’[ils ont] vécu ». Seul Hugo Marchand aborde un peu plus frontalement le problème en évoquant un manque de connaissance en management d’Aurélie Dupont. Quid d’une formation à l’ESSEC ? Espérant sortir l’Opéra de l’ornière, Stéphane Lissner, son directeur, a choisi d’aborder cette crise frontalement en accordant une interview à Paris Match. Il la justifie par une « crise générationnelle », arguant : « Les jeunes danseurs acceptent moins facilement les contraintes qu’autrefois… ». Cela a déclenché une levée de boucliers des jeunes générations qui dénoncent ces propos injustes. Pourtant, Karl Paquette est enclin à reconnaître aux propos de Lissner une certaine vérité : « avec mes enfants aussi, on a l’impression que tout est déjà acquis pour eux ». Pour la première fois du débat, on ressent un peu mieux les tensions intergénérationnelles qu’il peut y avoir au sein de l’Opéra. Hugo Marchand, la mâchoire contractée, est véhément dans sa réponse à Karl Paquette. Germain Louvet est prompt également à défendre son pré-carré. Pour lui, au contraire, on en demande toujours plus aux jeunes générations.

 

La Danse ambassadrice du savoir-faire français

          Difficile de ne pas sentir l’influence de Stéphane Bern dans cette première question de la dernière partie du débat qui aborde le rayonnement culturel de la danse. Karl Paquette sacre Louis XIV premier danseur étoile, Hugo Marchand fait du langage de la danse le nouvel espéranto. Nommé étoile lors d’une tournée au Japon, il nous parle d’un « public déjà gagné » et d’un véritablement rayonnement de l’Opéra de Paris et de la danse française (on emploie des termes français comme pas de deux ou entrechat). Karl Paquette affirme que « l’Opéra rayonne à travers le monde » tout en déplorant le coût exorbitant des tournées qui en limite le nombre.

         Vous l’aurez peut-être remarqué dans les réponses des danseurs, tantôt la danse est conçue comme un art, tantôt comme un sport. Karl Paquette nous réapprend l’art de la synthèse : « c’est un art fait par des sportifs ». « C’est tout le paradoxe », enchaîne Germain Louvet, « une préparation sportive au service de l’art ». Et si l’effort produit est le même, Karl Paquette précise : « sur scène, on ne doit pas transpirer l’effort et la souffrance comme au tennis ». La danse se distancie aussi du sport pur grâce aussi au port du costume de scène. « Les gens viennent rêver, être dans un univers qui les envahit » et c’est le rôle du costume pour Hugo Marchand qui rappelle que beaucoup ont été réalisés par de grands couturiers français comme Yves Saint-Laurent ou Christian Lacroix. L’occasion encore une fois de mettre en valeur l’artisanat français. Et de saluer le travail des petites mains, indispensables à l’Opéra qui peut se targuer de tout réaliser sur place. « C’est le parangon du savoir-faire français » note Germain Louvet avant de poursuivre : « Au moins, l’argent du contribuable va dans quelque chose de noble et d’abouti. ».

            Classiquement, l’interview se finit en évoquant leurs projets d’avenir. Hugo Marchand souhaiterait profiter de la possibilité offerte par l’Opéra de prendre une année sabbatique pour aller danser dans une autre compagnie. Déjà, il envisage la perspective « à la fois effrayante et excitante de la retraite » qui pourrait lui permettre de reprendre des études. Dans une grande école de management ? Karl Paquette a un peu avant partagé son appétence pour l’enseignement. La relève d’Elisabeth Platel est peut-être déjà assurée… Germain Louvet, pour sa part vit dans le présent et se réjouit de pouvoir « approfondir les grands rôles le plus longtemps possible » mais aimerait aussi un jour devenir père. Pour notre part, ses nombreuses réflexions sur la fonction publique nous font penser qu’il devrait envisager une reconversion…

 

Marie Reynier

 

« Plus ça change, plus c’est la même chose » : L’avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic

              Certains regardent le futur avec confiance, d’autres lui préfèrent le subtil poison des charmes du passé. Je fais hélas partie de la seconde catégorie. La littérature a pour moi trouvé son acmé avec les surréalistes, et depuis tout me déçoit. Même phénomène du côté des Beaux-Arts ; ceux qui me connaissent bien connaissent tout aussi bien ma rengaine : « j’aime l’art moderne pas contemporain ! ». Même le cinéma, enfant de la modernité, n’échappe pas à ma fatale attraction pour le passé. Cliché ambulant que je suis, je me pâme devant les films de la Nouvelle Vague ou ceux du nouveau réalisme italien et regrette leur cachet si particulier.

              Et puis l’autre jour, alors que je râlais une fois de plus devant la bande-annonce d’une énième comédie américaine, je me suis retrouvée devant celle du dernier Garrel (Louis, le fils, pas le père). Un homme fidèle. Evidemment le titre se rapporte aux dilemmes du protagoniste, invariablement pris au piège d’un triangle amoureux. Mais ce jour-là, j’ai pensé que la fidélité de cet homme, Louis Garrel, se rapportait plutôt à autre chose. Et ce quelque chose, c’est la filiation. Car ce nouveau Garrel rappelle plutôt l’ancien. Si la thématique est intemporelle, son traitement nous plonge dans les abîmes du passé. Ne croirait-on pas là voir les premières minutes d’un Conte de Resnais ?

              Cette impression de déjà-vu, je l’ai déjà ressentie à au moins deux autres reprises l’année dernière. D’abord, en regardant Call me by your name mais, sachant que James Ivory était associé au projet, cela ne m’avait pas paru si étonnant. Et puis ce fut une lecture. Un roman tout neuf, auquel nul spectre du passé n’était associé. Ce roman, c’était L’Avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic. Un roman moderne et pourtant empreint de nostalgie. Un roman qui m’a surtout rappelé une autre lecture qui m’avait tant marqué : Clair de femme de Romain Gary. Je ne saurais exactement dire pourquoi. Une même atmosphère peut-être. Ces longues déambulations fantasmagoriques. La langue, sublime.

              Si le roman a par ses échos à une œuvre aimée excité ma nostalgie, ce sujet est inscrit au cœur même de son propos. Le héros raconte sa belle histoire d’amour plus qu’il ne la vit. Le silence même dans la seconde partie n’est qu’une réminiscence de ce qui finalement a toujours été tu. Le terrible constat d’une trop compatible incompatibilité. Deux êtres qui ne s’aiment plus pour mieux s’aimer. L’écho lascif d’une passion trop intense. Comme dans Clair de femme, un amour aussi grand ne peut trouver son expression que dans la mort de l’être aimé. Il n’est évidemment pas question ici de faire une apologie du suicide, d’autant que dans le roman de Gary la femme se sait condamnée. Le suicide sert seulement d’échappatoire narrative. Les plus belles amours ne sont pas malheureuses mais intemporelles. La femme doit mourir, au mieux fuir, pour ne pas sombrer dans l’oubli ou la banalité. Le souvenir, seule issue heureuse des amours trop sublimes. La nostalgie magnifie tout, Woody Allen le soulignait fort à propos dans Midnight in Paris. Sur le médiocre, elle jette un voile grainé de beauté. Et de ce qui était déjà beau, elle ne retient que ce qui conférait au sublime. Ainsi s’explique-t-il le charme inexplicable des premiers émois et mieux encore le tragique des admirables amours imparfaites.

       Une expression anglaise dit « plus ça change, plus c’est la même chose ». Peut-être la nostalgie permet-elle seulement de mieux cultiver et apprécier ce renouveau déguisé que nous offre l’art chaque siècle.

Marie Reynier

Le Musée Jacquemart-André

Cet article a été écrit en partenariat avec l’association de l’ESSEC Le Dernier Métro.

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Jacquemart-André ? Quel drôle de nom…

Aller au musée Jacquemart-André ressemble à un pèlerinage. Une fois que vous l’avez découvert, vous rêvez d’y retourner, à défaut de pouvoir y vivre. Vivre dans un musée ? Oui, car avant d’être un musée, le lieu était l’hôtel particulier d’un couple de collectionneurs, les Jacquemart-André. Le lieu, resté dans son jus, semble encore habité. Il y a quelque chose d’à la fois terriblement chic et décadent, qui aurait pu en faire l’écrin des outrances de des Esseintes.

Collection ostentatoire

La visite du musée commence par les grands salons au rez-de-chaussée. On pénètre d’abord dans l’atmosphère feutrée de l’antichambre, s’attendant presque à ce qu’un majordome nous y fasse patienter. Le décor suranné, avec ces délicates peintures de Boucher et Chardin aux couleurs pastelles, fait penser à cette grand-tante qui nous offrait des bonbons à la violette. Le majordome n’étant pas venu, on s’aventure dans le grand salon, ancien lieu de réception des Jacquemart-André.

Tout en restant dans la même veine, le décorum de cette pièce tranche avec la précédente. Le but est d’éblouir le Tout-Paris et il est atteint. Les peintures sont ici remplacées par une véritable galerie des sculptures, constituée de bustes en marbre du XVIIIe siècle. On passe de là au salon de musique où l’on imagine pourtant difficilement des jeunes filles en fleur exhiber leur talent. La décoration est écrasante, très typique du Second Empire, de par les tentures rouges et le bois foncé. La qualité des peintures (notamment un Fragonard) rivalise avec le plafond, peint par Pierre-Victor Galland, qui place le musée sous le signe d’Apollon. Le dernier grand salon est l’immense salle à manger. De superbes tapisseries ornent les murs, mais le plus impressionnant est incontestablement le plafond, une fresque de Tiepolo ramenée de la Villa Contarini.

Un charmant dédale

Après les grands salons, les salons privés nous font pénétrer dans l’intimité du couple. L’antichambre présente une seule peinture sur un chevalet, une gouache de Guardi, et s’attache davantage à mettre en valeur les tapisseries. Dans le cabinet de travail adjacent, l’atmosphère reste paradoxalement assez intime, les époux y exposant leurs acquisitions préférées. Suivent le boudoir de Nélie Jacquemart où l’on peut admirer un tableau d’Elisabeth Vigée-Le Brun puis la bibliothèque. Les tableaux flamands et hollandais aux tons plus sombres (Rembrandt, Van Dyck…) s’accordent avec la fonction plus sérieuse de la pièce. Le fumoir, bien qu’éloigné de celui des fumeurs d’opium, est d’inspiration orientaliste.

Le jardin d’hiver et l’escalier sont l’essence même du musée. Les plantes luxuriantes incarnent ce raffinement qui est au cœur de l’hôtel particulier. Inondé de lumière, le jardin d’hiver est un poumon au sein de l’espace parfois chargé ou confiné du rez-de-chaussée. L’escalier, somptueux, est prolongé par un jeu de miroirs. L’acmé de cette prouesse architecturale est la fresque de Tiepolo de la Villa Contarini.

L’escalier nous emmène ensuite dans ce qui fait le cachet du musée, la galerie italienne. La première salle est consacrée aux sculptures. Un rideau nous mène à la salle florentine, au caractère sacré (retable d’autel, stalle d’église…) qui rassemble une collection de vierges à l’enfant (Le Pérugin, Botticelli). Finalement, la dernière salle du musée est consacré aux maîtres florentins à l’instar de Mantegna ou Bellini.

Peut-être que certains d’entre vous se rendront pour la première fois dans ce musée à l’occasion de l’exposition Mary Cassatt. J’émets le vœu que vous admiriez davantage ce lieu unique, bijou parisien, qu’une énième exposition sur le sujet du moment : l’impressionnisme.

Marie Reynier

Infos :

Tarif plein: 13,5 €, tarif réduit : 10,5 €

http://www.musee-jacquemart-andre.com
158 boulevard Haussmann 75008 Paris
01 45 62 11 59
Ouvert tous les jours y compris les jours fériés de 10h à 18h. Nocturnes les lundis jusqu’à 20h30

Le Musée Picasso

Cet article a été écrit en partenariat avec l’association de l’ESSEC Le Dernier Métro.

Sis en l’hôtel Salé, l’un des derniers grands hôtels élevés dans le Marais dans la première moitié du XVIIe siècle, le musée Picasso est l’un des plus intéressants du Marais. Après l’expropriation du propriétaire de l’Hôtel Salé en 1962, décision est prise en 1974 (quelques mois à peine après la mort de l’artiste en avril 1973) d’y installer un futur musée Picasso. L’hôtel est extrêmement dégradé, et sa restauration, qui demandera plus de dix ans, s’achève en 1985. Le réaménagement de l’hôtel est confié à l’architecte Roland Simounet, qui construit notamment une grande rampe pour relier les premier et deuxième étages.

Le rez-de-chaussée et le premier étage sont actuellement dédiés à l’exposition « Guernica », qui se tiendra jusqu’au 29 juillet 2018. Au travers d’affiches, de tableaux, de photographies, de films… l’exposition retrace la genèse historique et artistique du tableau du maître. Guernica est pourtant toujours en Espagne, au Musée national de la Reine Sophie, mais son absence ne retire rien à l’intérêt de l’exposition : au contraire, la toile monumentale est présente par fragments dans chacun des documents exposés, et la décomposition de l’œuvre consécutive à cet éclatement ne met que mieux en lumière sa puissance symbolique et son pouvoir d’évocation. Les multiples éclairages portés sur Guernica donnent à voir non pas de l’art engagé, mais une œuvre profondément tragique, révoltée et révoltante, un cri universel contre la barbarie.

Le deuxième étage du musée est constitué d’une partie des collections permanentes, organisées par ordre chronologique, et retraçant les grandes étapes de la vie et de la formation artistique de Picasso. Loin de segmenter l’œuvre par grandes périodes vagues, le musée préfère mettre en évidence la grande continuité de l’art protéiforme de Picasso. Cette continuité n’a rien d’un hasard, car l’œuvre de Picasso est en réalité constituée dans sa plus grande partie d’essais, de tentatives. Les œuvres destinées à être exposées – les seules à être signées de son nom par le maître – sont en vérité assez peu nombreuses, mais n’exposer que ces œuvres conduirait à adopter une vision fragmentaire et destructurée de la production de Picasso, beaucoup moins intéressante que la vision « continue ». On comprend alors que l’œuvre de Picasso est soit immense, soit très restreinte, selon que l’on considère l’intégralité des essais, esquisses, dessins préparatoires (les estimations oscillent pour cet ensemble entre 70 000 et 120 000 documents), ou seulement les œuvres « finales », jalons de la vie artistique de Picasso.

Le sous-sol du musée met en valeur la production plus atypique de Picasso : céramiques, affiches, sculptures, impressions… tandis que le dernier étage, sous les toits, expose une partie de la conséquente collection personnelle de Picasso (qui comprenait sept Renoir, des Braque, des Cézanne, des Courbet, des Matisse, des Derain, des Miro…). Ces tableaux de maîtres dialoguent avec les œuvres exposées aux étages inférieurs, et achèvent de montrer que tout l’œuvre de Picasso, loin d’être un objet artistique non identifié, est au contraire encore fortement empreint de la tradition du dix-neuvième siècle, profondément inscrit dans l’art du vingtième siècle, dont il préfigure l’achèvement. Plus qu’un homme, Picasso est avant tout un artiste de son siècle, qui donna à la peinture un nouvel élan vers l’avenir.

Valentin Walczak

Infos :

Tarif plein : 12,50 €  ;  Tarif réduit : 11 €  ; Gratuité : moins de 26 ans

http://www.museepicassoparis.fr
Hotel Salé, 5, Rue de Thorigny, 75003 Paris
Tel : +33 1 85 56 00 36
Tous les jours sauf les lundis, le 25 décembre, le 1er janvier et le 1er mai.
– Du mardi au vendredi : 10h30-18h
– Samedi, dimanche, vacances scolaires (Zone Paris) et jours fériés (sauf les lundis) : 9h30 -18h00.