Witold Gombrowicz, le démon de la transgression

Le monstre égotiste

Witold Gombrowicz. Son simple nom, éminemment polonais, transgresse en ce qu’il est imprononçable pour l’Européen moyen. Vous ne le connaissez pas, filez donc couvrir votre visage de cendres. Faîtes place au génie, au petit monstre du surréalisme moderne.

Né en 1904 dans ce qui est alors l’Empire Russe mais deviendra bien assez vite la Pologne, élevé par la France, accueilli par l’Argentine, rejeté par tous. Il écrit très tôt, dans la honte, brûle ses chiffons puis déclare un jour qu’il « en a marre d’écrire de bons chiffons pour les mauvaises ménagères ». Le jeune Witold aspire à faire rêver et réfléchir, que dis-je à prendre la tête d’une nouvelle intelligentsia. Il lui faut le complexe, le profond, le grand sémantique: il deviendra la figure de proue du postmodernisme et du surréalisme polonais. Créateur de Ferdydurke (1937), Les Envoûtés (1939), Trans-Atlantique (1953) La Pornographie (1960), Cosmos (1964), il frappe à chaque coup plus fort, démolit à chaque fois les traditions un peu plus. Et ainsi, responsable d’une rupture stylistique au sein de la culture polonaise, il s’impose dès l’ignition de sa célébrité comme un affreux agitateur.

    L’homme n’est pas n’importe qui. Antipatriote au possible, sexuellement et moralement dépravé, artiste capricieux, il ajoute à son irrévérence politique l’irrévérence littéraire. Elle prend chez lui la forme d’une violente condamnation de ses prédécesseurs, jugés ternes, sans talent, indignes d’être retenus par l’histoire. Gombrowiz, c’est l’homme qui foule au pied Mickiewicz, poète national, héros littéraire de la Pologne. Gombrowicz, c’est l’homme qui déclare sans sourciller qu’avant lui, la littérature polonaise n’existait pas, et qu’après lui, la littérature mondiale paraîtra sans éclat. Egotiste au possible, démon perfectionniste et négligent à la fois, la simple idée de faire valser les formalistes et d’humilier les pseudo-poètes lui inspire des œuvres monstrueuses et sans fond. Littérature de l’égo, de la haine, de la folie, de la frustration, elle naît de son rapport transgressif au monde.

  Il faut à cela mêler la très correcte transgression que fut sa vie, valsant entre orgies homosexuelles, mariage de façade, dépenses versaillaises et corruption morale de son entourage. Gombrowicz prône la cruauté et le mépris : pour lui l’art est et doit être une lutte sanglante pour la postérité. Son ego n’a d’égal que sa consommation astronomique d’alcool. Son relativisme nihiliste est oppressant. Ses réponses à l’intention des détracteurs sont âcres et snobinardes. La transgression est à Gombrowicz ce que l’impôt sur la fortune aurait dû être à Bettencourt : de l’air ambiant

Transgresser la société

  Puisqu’il faut bien commencer quelque part dans ce foutras de corruption, commençons par la fond. Toute forme de transgression y est présente : dans la thématique notamment, qui compte bien souvent sexe, homosexualité, émancipation de la femme, infidélité conjugale mais encore ridicule des élites, dégoût fasciné vis-à-vis du peuple. Ses mots sont trop tranchants pour une époque qui se complait dans la courbette consensuelle et ses positions, notamment antipatriotiques, lui valent la critique. Ses créations renferment une violence symbolique terrifiante : mortalité de l’âme, impuissance de l’homme, asthénie des valeurs morales, relativisme du sens mais avant tout : apologie du chaos.

  Son œuvre déroute et brouille tous les repères. Les radars des critiques de l’époque le perdent alors même qu’il navigue en eaux nationales. Gombrowicz est de droite (admiration de la noblesse, de la bourgeoisie et de leurs protocoles mondains, louange de l’individualisme et du libéralisme philosophique, chantre de la compétition artistique, de l’élitisme jusqu’au-boutiste) et de gauche (anarchiste provocateur, critique le monde de l’entreprise, stigmatise la notion même de travail, progressiste radical). Il est à la fois un agitateur (antipatriote, déprave la jeunesse, passe un soir sur deux en garde à vue alors qu’il vit en Argentine) et un stimulant (fédère les artistes autour de lui, souhaite créer une culture polonaise, est à la fois reçu et vilipendé par la presse, les politiques, le gratin et les ecclésiastiques). Son œuvre fait déclarer de micro-guerres nucléaires.

  Il y a ceux que son œuvre rebute et ceux qu’elle rallie. Je suis de ces derniers.

Transgresser le réel

« Il existe une espèce d’excès dans la réalité, dont le grossissement devient insupportable » in Cosmos

  Et justement, niveau relativisme du sens, le terme de transgression paraît par trop euphémistique. La réalité, le sens conventionnel des choses, tout ça est balayé dans le paysage gombrowiczien. La psychologie des personnages apparaît comme aberrante et on pense à priori que tous sont correctement siphonnés. Chaque comparaison paraît dépourvue de pertinence, chaque commentaire semble s’abandonner à un registre grotesque impertinent et non-pertinent. On serait en premier lieu bien tenté d’accuser l’ami Witold de sombrer dans la plus pure bouffonnerie.

 « (…) Frédéric, oui, Frédéric, paraissait maintenant plus réel que l’herbe. Plus réel ? Pensée fatigante, inquiétante, sale pour tout dire, un peu hystérique aussi, et même provocante, envahissante, destructrice… et je me demandais d’où elle me venait, cette pensée, de Frédéric, ou bien de la guerre, de la révolution, de l’occupation… ou de l’un et de l’autre, des deux ? »

  Ce passage me paraît illustrer à merveille ce mouvement coqàl’ânesque de la littérature gombrowiczienne, mouvement qui ne l’est pas tant quand on s’y attarde bien. En effet, comment peut-on transiter aussi vite de Frédéric à l’herbe, puis à la guerre, à la révolution, à l’occupation ? Et quand bien même, pourquoi comparer la réalité de Frédéric à celle de l’herbe ? Tous nos réflexes de réflexion sont tournés en dérision : il faut apprendre à regarder le monde différemment. Pour cela, le roman est chargé d’évènements à priori indépendants mais qu’on voit corrélés : un moineau pendu au bout d’un fil (à priori par une main humaine), une tache d’humidité, un râteau, des écorces de citron, une théière dans un arbre… Le pire reste encore que ces liens aberrants sont présentés comme tout à fait normaux et on en vient à questionner son propre jugement. La réalité est tellement malmenée dans les mains de Witold que seul un aveugle n’en sortirait pas ébranlé.

Transgresser la littérature

  A cela se cumule une transgression littéraire pure : l’œuvre de Gombrowicz s’affranchit complètement des codes classiques de la littérature. Son narrateur, à priori intra-diégétique et conditionné par un point de vue interne s’adresse soudain au lecteur comme si de rien n’était, puis feint de retourner au récit, avant de révéler une connaissance totale des enjeux du roman… autant dire qu’il s’agit d’un diable sauteur prêt à nous bondir dessus à chaque nouvelle page. Mais ce n’est pas tout : en bon surréaliste, Gombrowicz refuse le langage commun et lasure ses chapitres de traquenards grammaticaux et définitionnels. On y trouve des créatures telles que « encuculer » ou encore « tailler une gueule ». « La face » ne veut plus dire le visage mais la posture, « le mollet » n’est plus tant un élément de la jambe qu’une allusion directe à la sexualité. Tout fout le camp !

  Léon Woyzeck, dans Cosmos, vieillard grandiloquent et inquiétant, se réfugie dans des néologismes babillants, comme lorsqu’il crée par exemple le terme « berg ». Certes, « Berg » signifie « montagne » en allemand, mais cette acception ne saurait trouver sa place dans le roman: le berg est cuisiné à toutes les sauces ainsi que peut le présenter le passage suivant :

« Ma fille, mon jeune Monsieur, vous la b…berg!… Bergsecrètement, en bergamouraché, et vous voudriez, cher vicomte, vous emberguer sous sa jupe en plein dans son mariage au titre de bergamant numero un! Tril-li-li Tri-li-li! »
(…) Berg, dis-je. »
(…) « Vous avez bergué ?Ah, vous êtes un malin! Moi aussi je bergue. Nous bemberguerons tranquillement ensemble ».

In Cosmos

  A travers Léon et tant d’autres, Gombrowicz refuse le langage commun et l’intelligibilité conventionnelle, jugés peu voire pas légitimes. Il affirme en cela sa thèse principale : le primat de l’interprétation individuelle sur la convention sociale, qui est alors accusée d’anesthésier le sens des choses.

  De même, le refus du langage s’accompagne d’un refus de la hiérarchie sémantique. Ainsi, l’écrivain se plait à la déblatération, à l’étalage de détails vaporeux et bien souvent absurdes, et cela au détriment du développement de l’action romanesque.

« Savez-vous, Messieurs, que j’ai calculé , le crayon à la main, combien j’avais de secondes de vie conjugale en tenant compte des années bissextiles, et ça donnait cent quatorze millions neuf cent douze mille neuf cent quatre-vingt-quatre, ni plus ni moins, à sept heures et demie du soir aujourd’hui. Et depuis huit heures ce matin, il s’est encore ajouté quelques milliers à ce nombre »

Léon Woyzeck, in Cosmos

L’action est d’ailleurs bien souvent reléguée au simple rang de prétexte littéraire. Elle est alors totalement inféodée à la démarche artistique de Gombrowicz et c’est pourquoi celui-ci peine à achever chaque nouvelle œuvre : il se moque éperdument de l’évolution de son scénario. Sans s’abaisser à divulgâcher l’aimable lecteur, on peut justement révéler que la fin de ses romans est rarement cohérente et repose presque essentiellement sur le deus ex machina ou la fuite dans l’absurde. Cette œuvre capte l’attente du lecteur et, loin d’y répondre, elle la tord, la déforme et la lui restitue sous un aspect terriblement corrompu. Quand l’innocent s’attend à lire une réflexion sur le monde, il se voit projeté dans un feuilleton surréaliste truffé d’Eros/Thanatos. Lorsqu’il pousse la porte d’une simple bagatelle mondaine, c’est en réalité sur une enquête métaphysique qu’il débouche. C’est là encore une entreprise de transgression que le livre se refusant à donner ce pour quoi il est lu. Cela représente une rupture très nette du contrat de transparence entre le texte et celui qui le consulte. Le texte de Witold est comme une bête sauvage : on peut le dompter une page mais la suivante ne présente aucune garantie, et c’est une lutte permanente qui s’engage dès son acquisition. Voilà sans doute la transgression de trop pour la pseudo-intelligentsia de l’époque : comment ose t-on affirmer qu’un auteur n’a pas tout pouvoir sur son texte ?

  Il y a toujours ce point dans l’œuvre gombrowiczienne, ce point si propre à sa littérature, où on a atteint l’acmé du propos et où tout ce qui suit semble alors secondaire. Il ne s’agit pas là de paresse et encore moins d’abandon mais simplement d’honnêteté dans l’affirmation d’une nouvelle conception de la littérature. C’est l’œuvre qui domine l’auteur et le lecteur. Elle choisit quand elle commence et quand elle prend fin, ce qu’elle signifie et ce à quoi elle se rapporte. Elle fait voir à chacun ce qu’il souhaite y voir car c’est à proprement parler une mine d’or interprétative. Loin de toute normativité, les romans de Gombrowicz s’adressent à la subjectivité la plus profonde du lecteur.

 Transgresser le lecteur

  Et c’est là que le bât blesse, que la plus terrifiante des transgressions se met en place. Car notre subjectivité ainsi stimulée est fusionnée à celle de l’auteur dans une union franchement aberrante. Car oui, en parfait fourbe littéraire j’ai omis de préciser que Witold Gombrowicz lui-même habite son œuvre. Oui, dans les trois quarts de sa production, le personnage central n’a autre nom que…Witold. Et ce Witold, narrant ses aventures à la première personne, expose sa vie et ses idées depuis les tréfonds de son intériorité. Somme toute, le lecteur appréhende les faits décrits depuis l’angle de perception de Witold. Vous l’aurez compris : la fascination masturbatoire que voue Witold Gombrowicz à sa propre œuvre n’a pas de limite. En lisant le fruit de cet amour-propre, vous tomberez petit à petit dans sa folie, dans son appréhension surréaliste des choses. Bien qu’au commencement scandalisé, vous trouverez de plus en plus normales ses frasques et ses pensées morbides. Vous finirez par vous habituer à son prisme de réflexion et par l’adopter. Félicitations, le petit Witold vous a bien eu : vous voilà contaminé. Le contact d’intersubjectivité qui résulte de ce mode de narration est responsable d’une véritable tentation de la transgression. Lire Gombrowicz excite les pulsions les plus sombres de l’âme. C’est bien là pourquoi je le nomme le démon de la transgression. Semblable à un marécage, il vous dévore un peu plus chaque ligne. Il fait de vous un rebelle, un anarchiste, un fou. Il n’est pas rare d’achever sa lecture en pensant que le meurtre est amusant.

  La prose de Gombrowicz transgresse l’attente du lecteur, transgresse le respect dû à celui-ci. C’est une véritable prise d’otage.

La transgression comme évolution artistique

  Gombrowicz, dans son entreprise de guerre totale contre les conventions, s’érige en esthète même de la transgression. Et cette esthétique s’autonomise pour former en bout de course un tout nouveau style, entre le noble et l’anarchiste (l’aristocratie est très souvent au cœur de son œuvre, à la fois moquée et encensée), modelé par des contrastes abyssaux entre fond insondable et forme ultratriviale. C’est un chaos toiled’araignesque, un chaos on ne peut plus travaillé, une machine nihiliste de destruction massive conçue pour ne rien laisser derrière elle. L’empreinte gombrowiczienne se situe non loin de celle de Jean-Luc Lagarce, il y a indéniablement du Beckett en elle, du Lautréamont aussi, un chouïa de Proust et quelques gouttes de Robbe-Grillet, de Duras. Mais rien ne saurait l’égaler. L’homme qui inspira Milan Kundera est à l’origine du véritable postmodernisme, du véritable dadaïsme polonais, il donna naissance à une sous-branche précise de la littérature.

  Et ainsi, l’inexprimable devient inexprimable. Car la plume de mon cher Witold relève plus de la poésie en passant par l’absurde et par le surréalisme que du langage classique. Prudence toutefois, notre bonhomme n’a pas écrit Contre les poètes pour rien et mon propos le mettrait sans doute fort en colère ! Nous dirons simplement que pour lui, le sens prime le fond qui prime la forme. On touche au ressenti, aux forces psychiques et non pas à la simple description matérielle ou entendue. La littérature en avait bien besoin. En transgressant un certain conservatisme des formes, Gombrowicz transgresse le rapport de l’écrit au réel. Il n’a rien du réalisme social à deux francs six sous. Il a tout du réalisme subjectif et souverain.

  Ca n’est pas qu’une évolution de la littérature dans ce qu’elle inclut, mais également une évolution de la littérature dans ce qu’elle est, et plus encore dans ce qu’elle peut être. La définition de littérature sort radicalement altérée de cette lutte qu’un polonais névrosé lui impose et lui livre.

Oscar BONNAND

Afficionado de la littérature d’Europe de l’est

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