Quand Yves Saint Laurent détournait les codes

Le nom d’Yves Saint Laurent invoque une aura de scandale, soulignée par la collection de 1971. L’Occupation y rime avec la majestueuse fourrure verte et les bas résilles inspirés par Paloma Picasso. Yves Saint Laurent a su transgresser les codes de la bonne société et choquer pour révolutionner le vestiaire de la femme moderne et tout un imaginaire. En voici quelques exemples.

Le féminin/masculin

L’éternel féminin est réinterprété à travers le prisme du masculin. Il ne s’agit pas pour autant d’une confusion des genres. Le smoking, bien qu’emprunté au vestiaire masculin, laisse entrevoir le sein. Pour le « Navy Look », le caban marin s’orne de boutons bijoux dorés. Le jumpsuit, enfin, combinaison ample des pilotes, est ici ajusté, révélant le corps féminin et ses formes.

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« La maman et la putain »

Subversif, précurseur, grand ami des femmes, Yves Saint Laurent entend conjuguer les deux. Celui qui n’habille pas les jeunes filles, mais les femmes et en particulier les bourgeoises de la Rive Gauche fait ressortir le côté provocant qu’elles avaient remisé en devenant mère ou épouse. Alors que le pantalon féminin est encore interdit dans certains grands restaurants ou de nombreux lieux de travail, il en fait une pièce phare de sa garde-robe. Celle qui incarnera le mieux cette figure de Janus est Catherine Deneuve dans Belle de Jour de Luis Buñuel. Jeune bourgeoise désoeuvrée se prostituant en quête du grand frisson, Séverine Serizy passe d’une sobre robe noire au col et manchettes de satin ivoire à l’aguicheur trench code en vinyle noir. 

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Les paradis artificiels

« Je suis passé par bien des angoisses, bien des enfers. J’ai connu la peur, la terrible solitude. Les faux amis que sont les tranquillisants et les stupéfiants. ». Yves de la nuit, oiseau fragile luttant contre la dépression, s’étourdit dans la cocaïne et le sexe interlope des jardins des Tuileries. L’ancien garçon rangé et timoré entretient une fascination quasi morbide pour le louche. J’ai pour ma part toujours associé Yves Saint Laurent à ce poème de Guillaume Apollinaire, La chanson du mal-aimé, qui commence de la sorte :

« Un soir de demi-brume à Londres

Un voyou qui ressemblait à

Mon amour vint à ma rencontre

Et le regard qu’il me jeta

Me fit baisser les yeux de honte

Je suivis ce mauvais garçon

Qui sifflotait mains dans les poches

Nous semblions entre les maisons

Onde ouverte de la Mer Rouge

Lui les Hébreux moi Pharaon »

Celui qui se rêvait beatnik réinventera la saharienne, qu’il aime porter au Maroc qu’il sillonne en moto avec Pierre Bergé. A Majorelle où ils invitent leurs amis, il se laisse aller à ses pulsions créatrices comme à ses addictions.

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C’est cette facette de sa personnalité qu’il dévoile avec le parfum Opium en 1977. Le nom, scandaleux, choque d’abord les Américains (qui sortent de la guerre du Vietnam) et ses investisseurs même si le succès commercial achèvera de les convaincre. Il faut dire que le couturier a frappé fort. En plus du nom, la référence à la drogue est filée. La fragrance qui se veut addictive, « lourde et opulente » selon ses propres mots. Le flacon qui rappelle l’inrô, petit boîtier porté à la ceinture, dans lequel les samouraïs glissaient leurs leurs boulettes d’opium. Le slogan enfin: « pour les femmes qui s’adonnent à Yves Saint Laurent » et la campagne de publicité sulfureuse de Helmut Newton.

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De ses tourments, Yves Saint Laurent laisse une immense oeuvre au noir. Ce qu’il aura avant tout transgressé, c’est sa propre nature; l’éternel tourmenté aura su changer ses effrois en sublime.

Marie Reynier

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