Les Garçons, Henry de Montherlant (1969)

Amertume et suspens. Voilà les deux impressions que l’on éprouve – dont on pâtit ? – au crépuscule de ce roman, suite des Bestiaires, dont on s’empresse de poursuivre la trace dans l’ultime tome de cette trilogie, Le Songe. On espère y retrouver l’écho retentissant, la conclusion bienheureuse des Garçons ; mais Montherlant n’est que peu friand de l’assouvissement des désirs fleur-bleu de ses lecteurs. De toute manière, rien n’égale tout à fait l’émotion ressentie face aux amours déchues du roman dont il est question.

Rédigée tardivement, mais certainement la plus connue de ses œuvres, Les Garçons apparaît comme une rétrospective émouvante où tonne la propre biographie de l’auteur qui se donne la mort seulement trois ans plus tard. Montherlant s’inspire très largement de son exclusion, en 1912, de Sainte-Croix de Neuilly. Simple indiscipline lycéenne ? Pas tout à fait. Le romancier nous livre avec une étonnante franchise et une force d’évocation bouleversante son aventure avec un jeune camarade de deux ans son cadet. Un amour a priori déviant, mais dont on apprend avec stupéfaction – signe de notre ignorance des mœurs de la Belle Époque, ou bien justement d’une réécriture fantasque et idéaliste par l’auteur ? – qu’il n’est que le prétexte au dénouement tragique de l’affaire : le renvoi d’Henry de Montherlant, peint sous les traits d’Alban de Bricoule.

Alban et neuf de ses illustres camarades sont élus à l’Académie de leur collège, le très progressiste Notre-Dame du Parc, proche du Sillon de Marc Sangnier et dont le supérieur, l’Abbé Pradeau de la Halle, porte aux nues l’ouverture et la camaraderie dans le Christ. Ce corps d’élite se fédère rapidement autour d’une vocation officieuse, celle de la Protection de certains de leurs jeunes camarades. Alban, épris depuis des années de Serge Souplier, le prend sous son aile où, le berçant de ses meilleures intentions, morales comme académiques, un amour innocent et « pur » naît. Au fond, il semble bien que seul l’amour d’Alban et de Serge soit vrai, tant les motivations autres sont viciées et factices : la tartuferie des camarades, qui s’adonnent aux mêmes plaisirs mais dénoncent Alban ; l’insatiable curiosité de la moribonde comtesse de Bricoule, pour rapprocher d’elle son fils unique qu’elle sent inexorablement filer entre ses doigts ; l’athéisme de l’abbé de Pradts, le préfet cynique et manipulateur dont la ligne de mire n’est autre que s’arroger le monopole du cœur de Serge, aux dépens d’Alban…

Frappant est le secret de Polichinelle qui règne autour de ces liaisons condamnables, mais tolérées, tel un rite de passage à l’âge adulte, à la fois par les révérends pères de l’école et les parents, dont la mère d’Alban. Veuve, souffrante, elle voue un amour inconditionnel, bien qu’étouffant et malsain, à son fils ; unique constante du roman, cet amour suscite chez Alban une opposition de principe, insaisissable, le menant à se jeter corps et âme dans l’étreinte tristement fugace de Serge.

« Le bon Dieu vous a fait une grâce en vous accordant d’aimer quelqu’un » dit l’abbé Pradeau de la Halle à Alban qui, sentant le poids de la responsabilité qui lui incombe, se meut, chassant les ébats passionnés qui le lièrent avec Serge, en caution morale du jeune homme dont il se donne pour seule tâche d’éveiller la conscience et faire grandir la vertu – quitte à se sacrifier, à mutiler leur relation charnelle et à l’abandonner à l’abbé de Pradts, car « quiconque veut du bien à Souplier est mon ami ». Dramatique naïveté, qui abrège ce qui apparaît comme le dernier râle de jeunesse d’une aristocratie plus libérée qu’on ne l’eût pensé, avant de rentrer dans le rang mondain. Manigançant du début à la fin pour arracher Serge à Alban, de Pradts a énoncé cette fameuse parabole – « pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Or, de Pradts savait parfaitement ce qu’il faisait, et l’on reste dès lors sur une inébranlable réticence à lui pardonner quoi que ce fût. Surtout pas d’avoir miné ces amours adolescentes dont on ne retrouvera plus la trace, et dont on n’aura jamais bu à satiété.

 

David Colla

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