Belle du Seigneur, Albert Cohen: le vertige amoureux

Il y a des livres qui passent dans notre vie avec indifférence, d’autres dont on sort changé, et puis il y a « Belle du Seigneur ». De cette lecture, je suis sortie à 17 ans éblouie, transfigurée et en même temps dégrisée. Vivre son premier amour en même temps que l’on lit « Belle du Seigneur » est dévastateur. La comparaison devient fatale, empoisonne votre vision de la chose amoureuse, vous mure dans une tour d’ivoire que la triviale réalité ne peut que décevoir. Très vite, vous comparez votre jeune amant, probablement un peu gauche, à un fade Adrien Deume et vous mettez à rêver de la flamboyance de Solal. Ou alors vous lui trouvez justement quelque chose de Solal et vous vous jugez indigne d’être son Ariane. Dans tous les cas, vous souffrez. Les lecteurs perspicaces souligneront que cela fait partie du charme des premières amours et que, « Belle du Seigneur » ou non, cela finit généralement mal. C’est inhérent. Et c’est vrai. Le problème vient de l’après « Belle du Seigneur » (BDS). Vous vous remettrez de votre rupture amoureuse – du moins, je l’espère – mais BDS laissera en vous une empreinte indélébile. 

Peu à peu, vous vous retrouvez pris au piège d’une quête d’idéal. Et si vous avez quelques tendances auto-destructrices, vous le relirez… plusieurs fois. A force de connaître par cœur les passages, vous changerez de drogue et opterez pour « Solal », premier livre de la trilogie. Erreur. Solal est un condensé de BDS, bref et fulgurant, sublime et tragique, qui ne fait qu’aggraver le vice. 

Et si on démystifiait tout cela ?

1. Ariane et Solal s’aiment peut-être mais ils sont aussi très malheureux 

La passion amoureuse que vivent Ariane et Solal revient aux sources même du mot passion (passior, la souffrance). Les héros luttent: contre la société qui ne les accepte pas, contre eux-mêmes et leur version éthérée de l’amour. Ils cherchent à s’extraire d’un carcan (elle est mariée, prude et goy; il est juif et beau parleur) mais s’imposent de nouvelles règles (un absolu intenable où l’amour ne peut se vivre qu’à la lueur des chandelles du Ritz et dans les meilleurs moments).

2. Solal n’est pas le prince charmant, seulement un pervers narcissique 

Solal est sublime: ses bouclettes brunes, ses yeux de velours, son port altier charment toutes les femmes de Céphalonie et font la fierté de ses oncles. 

Solal est intelligent et carriériste, mais n’hésite pas à abandonner sa carrière à la SDN pour s’adonner à sa passion. 

Solal est aussi narcissique. Sûr de son succès, il séduit Ariane de « babouineries » dérisoires qu’il tourne plus tard en ridicule, et ce par le biais du mari de celle-ci. 

Solal maintient Ariane sous son joug, alternant les cadeaux fastueux et les brûlantes caresses avec la violence et une jalousie maladive. Ariane elle-même ne se définit plus que comme « la servante du Seigneur ». 

3. Ariane superficielle, complexée et victime 

Ariane est belle. Ariane se pare de ses plus beaux atours. Ariane est sensuelle. Ariane, si pieuse, si conventionnelle, délaisse tout pour son Solal. 

Ariane en est aussi réduite à fumer les mégots de Solal dans ce qu’elle s’imagine être un dévouement sublime. Elle se laisse insulter ou voit son intimité violée sans mot dire. 

Ariane, d’abord trop assurée de sa propre beauté, se retrouve prise à son propre piège.

En définitive, si BDS décrit aussi bien la folie amoureuse dans ce qu’elle a de plus bouleversant, c’est davantage grâce au style subjuguant d’Albert Cohen. Absinthe ou opium, chaque page est un instant de grâce renouvelé qui vous enivre. Le souffle court, ébloui, on ne vit que pour le mot d’après, sans penser à la dernière page. La fin vous consume, et pourtant tous les indices sont posés des les premiers mots. 

Albert Cohen n’a peut-être pas inventé l’amour, mais il a façonné sa langue. Et pour cela, je fais le vœu de continuer à lire Belle du Seigneur chaque été, à croire en un idéal amoureux à l’ère de Tinder et à me brûler les ailes un peu trop souvent. 

 

Marie Reynier 

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