Pensées sans ordre concernant Mauriac et le passé

Article écrit par David Colla (E2)

Première partie d’une réflexion plus longue concernant François Mauriac et la nostalgie

Au lecteur un peu avisé de François Mauriac, l’association peut surprendre : Mauriac, nostalgique, partisan d’une image d’Épinal ? Puisque pour ce prix Nobel de la littérature (1952), un temps quasi-conscience nationale, passé et grandeur ne font pas nécessairement corps. Contrairement à un certain nombre d’intellectuels catholiques du XXe siècle, Mauriac n’est en rien réactionnaire, et on peinerait même à le qualifier de conservateur. À l’instar des catholiques de gauche, rassemblés autour de la revue Esprit d’Emmanuel Mounier, le principal enseignement que Mauriac semble tirer des Évangiles est l’Espérance.

C’est cela qui lui permet d’affronter sereinement l’avenir et d’être à l’avant-garde des bouleversements d’après-Guerre : il est en avance sur les questions de décolonialisation, faisant rapidement le deuil du Maghreb français. Dès les émeutes de Casablanca (décembre 1952), il se rallie à la cause des nationalistes marocains, reconnaissant la nature insoluble du différend entre la France coloniale et ses protectorats et voyant les agissements de la puissance française comme radicalement contraires aux valeurs chrétiennes qu’il chérit. Dans l’émission Répliques du 9 février 2019, Alain Finkielkraut, Jacques Julliard et Sébastien Lapaque louent le courage d’un Mauriac qui s’indigne si vocalement de la torture. Il souhaite par ailleurs se poser en médiateur, comme en témoignent ses échanges avec Joseph Laniel, Président du Conseil. Cette posture est par ailleurs vécue comme une trahison par ses lecteurs du Figaro, dont il claque la porte pour offrir en novembre 1953 son Bloc-Notes au nouveau magazine L’Express. L’Express, fervent soutien de Pierre Mendès France, le Président du Conseil qui enterre entre 1954 et 1955 les prétentions coloniales de la France en Indochine comme en Afrique du Nord…

Pourtant, sa littérature semble bien pétrie d’une forme de regret, de regard rétrospectif, de scepticisme face au Monde moderne. Le Nœud de Vipères en témoigne bien : ce roman touchant prend la forme d’un journal intime, écrit par son protagoniste, homme fortuné aux relations tendues avec sa famille qu’il cherche à déshériter… Ce long soliloque traduit le besoin de Louis de laisser quelque chose à la postérité, besoin viscéral qu’il retrouve en renouant avec son fils illégitime. Ce fils, fruit d’une liaison extraconjugale, rare moment de liberté et de jouissance dans une vie adulte de conflits et de non-dits.

En réalité, le lecteur de Mauriac est souvent pris d’un sentiment de déjà-vu. Beaucoup de ses romans baignent dans le même cadre spatio-temporel : Bordeaux et les Landes, sa terre d’origine, au cours des années 1920/30. C’est une œuvre très située : serait-elle en quête de repères, ces repères étant la jeunesse de l’auteur ?

À cela s’ajoute une référence au passé qui, d’après ma lecture, évoque un temps plus apaisé. Dans un schéma narratif classique, le début du roman correspond à une situation initiale stable qu’un événement extérieur vient perturber. Chez Mauriac, la rupture paraît déjà consommée : pensons à Thérèse Desqueyroux qui commence après le non-lieu accordé à la protagoniste, accusée (à juste titre !) d’avoir empoisonné Bernard, son mari. La mort de leur mariage est déjà claire, la confiance s’est déjà tarie. Aucun retour en arrière n’est possible. En réalité, la quiétude est bien lointaine : nébuleuse, on ne la saisit jamais réellement. La quiétude de Thérèse se situe-t-elle avant sa rencontre avec Bernard ? Dans Le Baiser au Lépreux, celle de Jean Péloueyre est immémoriale… avant sa conscience de soi et de son physique que l’on dira peu facile ? Dans Le nœud de vipères, on se pose aussi la question.

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