Des étoiles qui filent doux

         Après une introduction imagée, qui « change des présentations Wikipedia » pour le plus grand plaisir de Hugo Marchand, place au débat :

 

Des étudiants presque comme les autres :

         Une fois n’est pas coutume, les Mardis reçoivent des invités qui revendiquent au sein de la prestigieuse école de commerce un « Bac +0 ». Le débat commence d’ailleurs en abordant la différence entre écoles de danse et de commerce. Hugo Marchand souligne l’insertion très rapide dans le monde du travail. Au sortir de l’école de danse, les heureux élus se voient offrir un CDI à 17 ans, soit près de dix ans avant les étudiants de l’ESSEC en moyenne. « Un conditionnement » d’après Karl Paquette qui regrette que beaucoup ne vivent que par et pour l’Opéra, bien que Hugo Marchand précise qu’eux ont une grande curiosité pour l’extérieur. Leur présence ici en est déjà un signe.

            Si l’on reproche encore souvent aux étudiants en école de préférer la fête à leurs études, à l’école de danse dirigée par Claude Bessy, « monstre sacré » selon Karl Paquette, puis Elisabeth Platel, l’atmosphère est toute autre. Comme dans toute école, les élèves partagent des ressentis divergents sur celle-ci. Karl Paquette encense le caractère très formateur de cette expérience et Germain Louvet la possibilité fantastique de pouvoir rencontrer d’autres jeunes, et notamment des garçons, qui partagent la même passion. A l’inverse, Hugo Marchand se plaint d’un « manque de clarté » et d’un environnement très dur. Alors que Karl Paquette finit par une pique sur Nanterre, la localisation pas très glamour pour le pur produit parisien qu’il est de l’école de danse, quelques rires fusent parmi l’assistance : ce n’est pas sans rappeler le reproche que les étudiants de l’ESSEC font à Cergy.

            A évoquer la vie d’école, on en aurait presque oublié que l’on parle d’une discipline qui forge des athlètes de haut niveau. Là où en école seuls les cœurs se brisent, ici, c’est parfois une cheville ou un poignet. « Quand on se blesse, tout s’arrête » réagit Hugo Marchand d’une voix blanche. « On perd d’une certaine manière son titre d’étoile », continue-t-il. L’émotion est palpable. Il ne faut pas oublier que Hugo Marchand s’est blessé à plusieurs reprises déjà depuis sa nomination et pas plus tard que l’automne dernier. Lui qui confesse « se mettre dans une bulle quand [il] prépare un ballet » vit ces moments d’éloignement dans la douleur car il quitte ses collègues, ses amis, son univers…toute sa vie en somme. Si cette douloureuse expérience a été partagée par bien d’autres danseurs, une bonne étoile a semblé veiller sur Karl Paquette qui finit sa carrière sans blessure majeure. Il en fait un bilan doux-amer : parce que ce n’était pas forcément le plus doué, il a été obligé de travailler et de s’entraîner bien plus que les autres. Mais aux blessures physiques s’ajoutent des psychologiques. Les danseurs traversent des moments de doute surtout dans lorsqu’ils endossent des rôles emblématiques. A propos du Lac des cygnes qui va bientôt être donné à l’Opéra, l’étoile confie : « on a envie de s’inscrire dans l’excellence mais aussi de poser sa patte. Il peut être décourageant de se rendre compte qu’on n’a pas pu s’exprimer comme on veut ».

            Il est bien connu que les bancs de l’école sont le lieu de la camaraderie mais aussi de rivalités, et l’imaginaire collectif, nourri par des films comme Black Swan, véhicule une image particulièrement négative des rapports entre danseurs. Cela amuse Hugo Marchand et Germain Louvet qui avouent être meilleurs amis dans la vraie vie. Entrés à l’école de danse et nommés étoile à une année de différence, ils ont vu cette possibilité de grandir ensemble comme une chance. Karl Paquette remarque justement : « les étoiles sont toutes différentes et le public ne voudrait pas voir la même chose tous les soirs ». Sur scène, chacun vit une autre vie, même si Germain Louvet note malicieusement que Hugo Marchand l’a déjà tué plusieurs fois sur scène dans Onéguine. Une catharsis ?

 

L’Opéra de Paris, une machine bien huilée ? 

         Après une première partie de débat à l’ambiance bon enfant, l’heure est venue de trancher dans le vif. Or, il semble impossible d’évoquer l’Opéra sans parler de la figure controversée de Benjamin Millepied, nommé directeur de la danse en 2014 avant de laisser sa place à Aurélie Dupont seulement un an après. D’emblée, Karl Paquette se renfrogne. Celui qui a été « mis au placard » par Benjamin Millepied au profit de la nouvelle génération loue cependant les bonnes intentions de Benjamin Millepied qui a su insuffler un vent de modernité : utilisation accrue des réseaux sociaux, démocratisation de la danse pour le public, meilleur suivi médical des danseurs. Pour Hugo Marchand, la capacité de Benjamin Millepied à « dédramatiser l’institution » lui a permis de retrouver le plaisir de danser, le rush de proposer vite sans être prêt au millimètre près. Ainsi a-t-on vu sous sa direction Germain Louvet et Hugo Marchand encore premiers danseurs danser des premiers rôles normalement réservés aux étoiles… avant de s’envoler peu à près. Finalement, l’échec de Benjamin Millepied ne tient pas à grand-chose : un esprit trop américain qui a voulu dépoussiérer une grosse machine pas prête à une transition aussi brutale, le refus d’abandonner sa compagnie, le LA Dance Project, pour se consacrer entièrement à la compagnie de l’Opéra de Paris.

            Parce que l’on est aux Mardis tout de même, le ton devient un peu politique. « Peut-on comparer Millepied à la tête de l’Opéra et Macron à la tête de la France ? », demande-t-on aux invités. Si tous bottent en touche, Germain Louvet se permet un trait d’esprit : « Lefèvre a fait rentrer de grands noms. Millepied est arrivé avec les media en disant allait faire venir des grands noms du contemporain. Mais c’était déjà en marche. ». Il enchaîne sur des considérations d’ordre budgétaire. Il regrette la baisse des subventions étatiques même s’il est souligné que l’Opéra de Paris bénéficie d’environ 1/6e du budget de la création en France. Certains costumes aujourd’hui ne sont plus réalisés en interne par mesure d’économie, précise Hugo Marchand. Pourtant, c’est le lyrique qui est déficitaire et le ballet qui doit renflouer les caisses. Germain Louvet conclut en professant son amour pour le secteur public, une déclaration qui a dû enflammer les cœurs des futurs énarques dans la salle.

            Comme tout institution publique, surtout une aussi ancienne et grosse, l’Opéra est au cœur de polémiques. L’année dernière, un sondage interne fuite dans les media et provoque la stupeur. Alors que l’on aurait pu penser que la nomination d’Aurélie Dupont, ancienne de la maison, allait panser les plaies de l’ère Millepied, c’est le contraire qui se passe. Le sondage met en exergue un manque de confiance des danseurs en elle. Très vite, on sent une gêne du côté de nos invités. Difficile pour eux de s’exprimer librement sur celle qui est encore aujourd’hui leur directrice. Pas de #balancetadirectrice ce soir donc, mais des réponses mesurées. Germain Louvet contourne le problème : « Les personnes interrogées n’avaient jamais répondu à ce type d’études ». Des résultats biaisés alors ? Une hypothèse que soutient en tout cas Karl Paquette pour qui les résultats ont été déformés par les media et ne sont « pas révélateurs de ce qu’[ils ont] vécu ». Seul Hugo Marchand aborde un peu plus frontalement le problème en évoquant un manque de connaissance en management d’Aurélie Dupont. Quid d’une formation à l’ESSEC ? Espérant sortir l’Opéra de l’ornière, Stéphane Lissner, son directeur, a choisi d’aborder cette crise frontalement en accordant une interview à Paris Match. Il la justifie par une « crise générationnelle », arguant : « Les jeunes danseurs acceptent moins facilement les contraintes qu’autrefois… ». Cela a déclenché une levée de boucliers des jeunes générations qui dénoncent ces propos injustes. Pourtant, Karl Paquette est enclin à reconnaître aux propos de Lissner une certaine vérité : « avec mes enfants aussi, on a l’impression que tout est déjà acquis pour eux ». Pour la première fois du débat, on ressent un peu mieux les tensions intergénérationnelles qu’il peut y avoir au sein de l’Opéra. Hugo Marchand, la mâchoire contractée, est véhément dans sa réponse à Karl Paquette. Germain Louvet est prompt également à défendre son pré-carré. Pour lui, au contraire, on en demande toujours plus aux jeunes générations.

 

La Danse ambassadrice du savoir-faire français

          Difficile de ne pas sentir l’influence de Stéphane Bern dans cette première question de la dernière partie du débat qui aborde le rayonnement culturel de la danse. Karl Paquette sacre Louis XIV premier danseur étoile, Hugo Marchand fait du langage de la danse le nouvel espéranto. Nommé étoile lors d’une tournée au Japon, il nous parle d’un « public déjà gagné » et d’un véritablement rayonnement de l’Opéra de Paris et de la danse française (on emploie des termes français comme pas de deux ou entrechat). Karl Paquette affirme que « l’Opéra rayonne à travers le monde » tout en déplorant le coût exorbitant des tournées qui en limite le nombre.

         Vous l’aurez peut-être remarqué dans les réponses des danseurs, tantôt la danse est conçue comme un art, tantôt comme un sport. Karl Paquette nous réapprend l’art de la synthèse : « c’est un art fait par des sportifs ». « C’est tout le paradoxe », enchaîne Germain Louvet, « une préparation sportive au service de l’art ». Et si l’effort produit est le même, Karl Paquette précise : « sur scène, on ne doit pas transpirer l’effort et la souffrance comme au tennis ». La danse se distancie aussi du sport pur grâce aussi au port du costume de scène. « Les gens viennent rêver, être dans un univers qui les envahit » et c’est le rôle du costume pour Hugo Marchand qui rappelle que beaucoup ont été réalisés par de grands couturiers français comme Yves Saint-Laurent ou Christian Lacroix. L’occasion encore une fois de mettre en valeur l’artisanat français. Et de saluer le travail des petites mains, indispensables à l’Opéra qui peut se targuer de tout réaliser sur place. « C’est le parangon du savoir-faire français » note Germain Louvet avant de poursuivre : « Au moins, l’argent du contribuable va dans quelque chose de noble et d’abouti. ».

            Classiquement, l’interview se finit en évoquant leurs projets d’avenir. Hugo Marchand souhaiterait profiter de la possibilité offerte par l’Opéra de prendre une année sabbatique pour aller danser dans une autre compagnie. Déjà, il envisage la perspective « à la fois effrayante et excitante de la retraite » qui pourrait lui permettre de reprendre des études. Dans une grande école de management ? Karl Paquette a un peu avant partagé son appétence pour l’enseignement. La relève d’Elisabeth Platel est peut-être déjà assurée… Germain Louvet, pour sa part vit dans le présent et se réjouit de pouvoir « approfondir les grands rôles le plus longtemps possible » mais aimerait aussi un jour devenir père. Pour notre part, ses nombreuses réflexions sur la fonction publique nous font penser qu’il devrait envisager une reconversion…

 

Marie Reynier

 

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