« Plus ça change, plus c’est la même chose » : L’avancée de la nuit, de Jakuta Alikavazovic

              Certains regardent le futur avec confiance, d’autres lui préfèrent le subtil poison des charmes du passé. Je fais hélas partie de la seconde catégorie. La littérature a pour moi trouvé son acmé avec les surréalistes, et depuis tout me déçoit. Même phénomène du côté des Beaux-Arts ; ceux qui me connaissent bien connaissent tout aussi bien ma rengaine : « j’aime l’art moderne pas contemporain ! ». Même le cinéma, enfant de la modernité, n’échappe pas à ma fatale attraction pour le passé. Cliché ambulant que je suis, je me pâme devant les films de la Nouvelle Vague ou ceux du nouveau réalisme italien et regrette leur cachet si particulier.

              Et puis l’autre jour, alors que je râlais une fois de plus devant la bande-annonce d’une énième comédie américaine, je me suis retrouvée devant celle du dernier Garrel (Louis, le fils, pas le père). Un homme fidèle. Evidemment le titre se rapporte aux dilemmes du protagoniste, invariablement pris au piège d’un triangle amoureux. Mais ce jour-là, j’ai pensé que la fidélité de cet homme, Louis Garrel, se rapportait plutôt à autre chose. Et ce quelque chose, c’est la filiation. Car ce nouveau Garrel rappelle plutôt l’ancien. Si la thématique est intemporelle, son traitement nous plonge dans les abîmes du passé. Ne croirait-on pas là voir les premières minutes d’un Conte de Resnais ?

              Cette impression de déjà-vu, je l’ai déjà ressentie à au moins deux autres reprises l’année dernière. D’abord, en regardant Call me by your name mais, sachant que James Ivory était associé au projet, cela ne m’avait pas paru si étonnant. Et puis ce fut une lecture. Un roman tout neuf, auquel nul spectre du passé n’était associé. Ce roman, c’était L’Avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic. Un roman moderne et pourtant empreint de nostalgie. Un roman qui m’a surtout rappelé une autre lecture qui m’avait tant marqué : Clair de femme de Romain Gary. Je ne saurais exactement dire pourquoi. Une même atmosphère peut-être. Ces longues déambulations fantasmagoriques. La langue, sublime.

              Si le roman a par ses échos à une œuvre aimée excité ma nostalgie, ce sujet est inscrit au cœur même de son propos. Le héros raconte sa belle histoire d’amour plus qu’il ne la vit. Le silence même dans la seconde partie n’est qu’une réminiscence de ce qui finalement a toujours été tu. Le terrible constat d’une trop compatible incompatibilité. Deux êtres qui ne s’aiment plus pour mieux s’aimer. L’écho lascif d’une passion trop intense. Comme dans Clair de femme, un amour aussi grand ne peut trouver son expression que dans la mort de l’être aimé. Il n’est évidemment pas question ici de faire une apologie du suicide, d’autant que dans le roman de Gary la femme se sait condamnée. Le suicide sert seulement d’échappatoire narrative. Les plus belles amours ne sont pas malheureuses mais intemporelles. La femme doit mourir, au mieux fuir, pour ne pas sombrer dans l’oubli ou la banalité. Le souvenir, seule issue heureuse des amours trop sublimes. La nostalgie magnifie tout, Woody Allen le soulignait fort à propos dans Midnight in Paris. Sur le médiocre, elle jette un voile grainé de beauté. Et de ce qui était déjà beau, elle ne retient que ce qui conférait au sublime. Ainsi s’explique-t-il le charme inexplicable des premiers émois et mieux encore le tragique des admirables amours imparfaites.

       Une expression anglaise dit « plus ça change, plus c’est la même chose ». Peut-être la nostalgie permet-elle seulement de mieux cultiver et apprécier ce renouveau déguisé que nous offre l’art chaque siècle.

Marie Reynier

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