Le corps en mouvement: la danse au musée

Le corps en mouvement : la danse au musée

 

Je t’aime, moi non plus ? Après son départ fracassant de l’Opéra de Paris, le chorégraphe Benjamin Millepied est de retour dans la capitale mais, cette fois, il délaisse les ors et les chaussons de danse de Garnier pour exposer au Musée du Louvre.

 

Présentant 70 œuvres allant de l’Antiquité jusqu’au XXème siècle, petites ou monumentales, mineures ou majeures, plastiques ou vidéo, l’exposition a pour but de montrer comment les artistes ont, au fil des siècles, essayer de capter l’essence du mouvement à travers différentes sociétés, religions ou motif. Comment représenter le mouvement, action intrinsèquement liée à l’homme et à sa nature, à travers des œuvres intrinsèquement inertes, immobiles, incapables de mener leur propre vie indépendamment du regard du spectateur ? Cette question a largement intéressé, questionné voire obsédé les artistes.

Les trois salles, dont la dernière, beaucoup plus grande, permet d’embrasser d’un coup d’œil l’ensemble de l’exposition, ont été pensées pour être en adéquation avec le propos de l’exposition : la Petite Galerie se veut avant tout un lieu d’éducation artistique et culturelle, particulièrement destinée aux scolaires, aux personnes peu habituées ou réticentes à entrer dans un musée. La Petite Galerie ne se veut pas exhaustive, loin de là : elle vise bien plutôt à donner un aperçu, une introduction, idéale à toutes les personnes réfractaires à l’idée de mettre les pieds dans un musée. La dimension didactique de l’exposition est encore renforcée par les commentaires du flamboyant Benjamin Millepied, disponibles sur l’application Petite Galerie sur les smartphones.

 

Shake Your Booty

 

            Comment représenter la marche, la course, le mouvement d’une main ? Comment saisir le mouvement de la seconde, la brièveté de l’action et du corps ? Comment suspendre dans l’éternité la brièveté, la furtivité d’une action ? Le mouvement du corps, ralenti, décomposé, disséqué, semble se dissoudre dans un éternel présent, figé dans une temporalité dérangeante et pourtant toujours présente.

            Dès les premiers pas dans une galerie immaculée de blanc, le spectateur découvre la violente opposition entre la raideur de l’argent égyptien et ses statues colossales, monolithiques et menaçantes, avec la subtile légèreté du Mercure volant de Jean de Bologne, semblant suspendu dans les airs, en équilibre sur la pointe des pieds. Point de lecture chronologie dans cette exposition où les œuvres sont placées de sorte à faire réfléchir le spectateur et à faire dialoguer activement les œuvres : Le Lanceur de poids en fil de fer d’Alexander Calder se place ainsi en écho aux discoboles antiques. Dès le XIXème siècle, on s’intéresse au mouvement dans ce qui devient sa forme la plus pure et la plus distinguée : la danse. fze.jpgCet art, déjà pratiqué dans toutes les bonnes cours européennes depuis la Renaissance, s’affirme comme la forme absolue du mouvement, élément essentiel de la grâce. La danse, c’est avant tout le contrôle de son propre corps, une soumission du corps face à l’esprit, et la magnification de compétences physiques imposées par l’esprit. Rodin et Degas, parmi d’autres, sont fascinés par la danse et en font l’un de leurs thèmes récurrents. La danse veut chez Rodin s’affranchir des contraintes académiques, à la manière des danseuses thaïlandaises. Rodin n’est d’ailleurs pas tant fasciné par les « petits rats » et les danseuses étoiles de l’Opéra de Paris que par les femmes acrobates ou contorsionnistes, comme Alda Moreno, danseuse à l’Opéra-Comique. S’inspirant d’elle, Rodin propre neuf sculptures en terre cuite, Mouvement de danse (1911), saisissant les fluctuations d’un corps androgyne, tordu, maltraité par la danse.

            L’une des solutions pour « comprendre » le mouvement et saisir l’insaisissable, c’est de décomposer le mouvement en le considérant comme une succession d’instants figés, à la manière d’une bobine de film composée d’une succession d’images qui, une fois assemblées, donnent une impression de mouvement. C’est ce que vont inventer dès la fin du XIXème siècle des photographes comme Eadweard Muybridge, qui développent la technique de la chronophotographie, qui consiste à prendre une succession rapide de photographie – bref le mode rafale de l’époque. Avec Muybridge, la photographie – cet art nouveau – est alors un moyen scientifique, permettant d’alimenter la dispute avec le physiologiste Étienne-Jules Marey. Avant ça, les chevaux étaient traditionnellement représentés avec les quatre pieds décollés du sol, semblant momentanément flotter, à la manière de la Course de chevaux de Théodore Géricault. Muybridge, grâce à son invention, donne tort à plusieurs siècles d’histoire de la peinture.

            À partir de ça, une nouvelle manière de voir et de considérer le mouvement transparaît dans le ballet : on passe du ballet classique et romantique où le corps, figé dans des gaines aussi contraignantes que les conventions sociales, à un ballet nouveau où le corps n’est plus un instrument de représentation mais la source même de toute création. Ce sont là les Danses serpentines (1892) de Loïe Füller, projetés sur les murs menant à la troisième salle, et laissant au corps s’exprimer dans sa manière la plus brute et la plus séductrice : les couches de vêtements, rappelant les lourds drapés baroques, voltigent dans l’air. La danseuse américaine est métamorphosée le temps de quelques secondes en une lourde fleur où les tournoiements diaboliques subjuguent l’œil du spectateur.

            Dans la première moitié du XXème siècle, L’Après-midi d’un faune érige le chorégraphe Vaslav Nijinski (1889-1950) au rang d’icône. Pour créer ce ballet, Nijinski s’est d’ailleurs inspiré d’une de ses visites au Musée du Louvre et des larges cratères antiques, en partie exposés dans la Petite Galerie. L’après-midi dévoile de nouvelles possibilités pour le chorégraphe: le danseur s’impose comme un artiste à part entière mêlant la sensualité du geste avec l’animalité du faune qui, au réveil, s’étire et dévoile toutes les possibilités d’un corps trop souvent bridé.

 

Let’s move… or not

           Cette exposition a le mérite d’être vite et bien faite : en moins d’une demi-heure, on peut parcourir les trois salles de l’exposition et découvrir une nouvelle approche de l’art. Piqûre de rappel, gélule arty à prendre pendant sa pause déjeuner ou introduction rapide, recherchant l’efficacité avant la scientificité, est-ce là une nouvelle formule de consommation des musées ?

            Pour le néophyte, l’exposition est sans conteste une réussite et une excellente introduction aux musées, souvent mal considérés voire effrayants pour beaucoup de publics. Beaucoup d’œuvres sont analysées dans les cartels d’une manière explicite et très graphiques : les lignes de force des tableaux sont mises en valeur, les perspectives, les procédés utilisés et les effets recherchés sont explicités, décortiqués, « dérouler », pour faciliter la compréhension des œuvres et du propos de l’exposition. Tout est mis au service d’une pédagogie de l’art, afin de ne pas effrayer le spectateur.

            Pourtant, le thème de la danse n’arrive seulement que dans des œuvres tardives. D’ailleurs pour Millepied, la danse est très mal représentée dans les œuvres d’art : « Elles sont pour moi toujours à côté », explique l’ancien directeur de la danse de l’Opéra de Paris. Pourquoi, dès lors, avoir accepté d’être le commissaire d’une telle exposition ? On se le demande. En fait, le rapport des œuvres présentées avec la danse semble assez ambigu, du moins peu explicite. On peut reprocher à cette exposition d’être une exposition fourre-tout où le nom de Benjamin Millepied a été apposé pour attirer les visiteurs et donner un côté glamour à une exposition qui semble mineure. L’exposition rassemble de belles œuvres qui mériteraient à gagner en popularité, mais qui se fait au détriment de la cohésion de l’ensemble. Les salles sont faites par thématiques ; pourtant, celles-ci sont lâches et peu compréhensibles. Enfin, le visiteur qui recherche une exposition scientifiquement poussée ou ayant déjà une bonne connaissance des musées parisiens pourra rester sur sa faim. Mais pour le néophyte ou les publics jeunes ou peu habitués des musées, cette exposition constitue une bonne introduction à l’art et à la représentation du mouvement.  

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Corps en mouvement, la danse au musée. Petite Galerie du Musée du Louvre, du 6 octobre 2016 au 3 juillet 2017. Commissaires : Jean-Luc Martinez, Benjamin Millepied.

 

 

Paolo ZANNIER

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