Don Giovanni ou le Rocco du XVIIIe

« Nuit et jour se fatiguer pour qui n’en sait aucun gré, supporter pluie et vent, manger mal et mal dormir ». C’est par ces mots passés à la postérité que Leporello, le fidèle serviteur de Don Giovanni, que commence l’œuvre. Ce vibrant plaidoyer pour la liberté de l’esclave face à son maître tyrannique et immoral, va traverser toute l’œuvre. Car avant d’être le récit des amours et conquêtes de Don Juan, l’opéra est avant tout l’histoire d’un châtiment suprême et d’une punition divine, un combat entre la repentance, la libération de l’âme et l’obstination dans ses pêchers.

 

                   Une main de fer dans un gant de velours

 

Comme tout grand opéra, Don Giovanni a inspiré les metteurs en scène du monde entier. Stéphane Braunschweig, actuel directeur du théâtre de l’Odéon, avait au printemps 2013 reçu la lourde tâche de monter ce que Wagner appelait « l’opéra des opéras ». Si l’œuvre avait était un succès, Braunschweig renouvèle l’exploit tout en modifiant légèrement la distribution. La force de cette pièce, c’est d’abord la musique de Mozart, marquante et puissante, admirablement défendue par Le Cercle de l’Harmonie. Si l’ouverture laisse à désirer, l’orchestre gagne progressivement en puissance et conclut l’opéra avec splendeur et brio. Le spectateur ressent la chaleur des flammes de l’Enfer comme il tremble devant les fantômes du passé.

Composé à 31 ans par un jeune Mozart encore fougueux, provocant et libertin, mais déjà conscient de la violence du monde, l’opéra est brillamment porté par Robert Gleadow, incarnant Leporello, et Jean-Sébastien Bou (Don Giovanni) au point que le servant tant à supplanter le maître. Leporello supporte véritablement l’ensemble de l’œuvre, tant il est omniprésent sur scène. En fait, toute l’œuvre est vue non pas à travers le regard de Don Giovanni, mais à travers le regard du servant, dans toute sa soumission, sa fragilité et ses paradoxes. La musique fait la part belle aux deux titres et permet de démontrer l’étendue de leur talent. C’est un Jean-Sébastien Bou, juvénile, fragile mais déjà marqué par l’âge, qui séduit Donna Anna (Sophie Marin-Degor) et Miah Persson (Elvira). Mention spéciale à Steven Humes, alias le Commandeur, dont les apparitions, rares, ne font que donner plus de force au drame. On semble être face au fantôme de Hamlet, tant sa présence glace et fascine à la fois.

 

                        Don Giovanni chez Marie-Antoinette

 

Mais l’opéra brille aussi et surtout par sa mise en scène, sublime dans sa simplicité, fantastique dans sa noblesse. Organisé par un axe central autour duquel pivotent plusieurs scènes – rappelant d’une certaine manière les carrousels sur lesquels les enfants s’amusent comme Don Giovanni s’amuse des relations humaines – Stéphane Braunschweig dépeint un monde sobre et élégant, dominé des décors noirs et blancs, écarlates, d’où n’émergent que quelques touches de couleurs rose ou fuchsia comme autant de petits bonbons sucrés venant couronnés la luxure et le plaisir du monde de Don Giovanni, en opposition à la vision beaucoup plus rigoriste et morale défendue par son entourage. Le costume-cravate contemporain se mêle subtilement à la sobre richesse des habits, des gilets, des culottes et des jabots, des perruques poudrées et des robes à crinolines ; le spectateur pénètre dans un monde de fête et de jeu, rappelant les fastes et la rigueur des grandes cours royales européennes du XVIIIe siècle. Le masque tient dans cette mise en scène un rôle essentiel : tantôt instrument par lequel Don Giovanni cache son identité pour violer ses proies, tantôt instrument servant le quiproquo et la séduction du plus grand des séducteurs, le masque de bal devient le symbole de la double identité du héros de la pièce et permet de révéler ses multiples facettes, tout en évoquant au spectateur les fêtes galantes de la cour de Versailles sous Marie-Antoinette ou le carnaval de Venise, dont l’ombre est omniprésente sur la pièce. Comment, dans ce cas, ne pas penser aux grandes scènes galantes du XVIIIe siècle durant lesquelles Casanova, dont la mémoire parcourt toute l’œuvre, a si souvent affirmé son art ?

 

                           Rocco à la retraite

 

            Mais toutes les subtilités du langage et de la séduction, toutes les finesses de l’art de plaire, d’aimer et d’être aimé déployées dans la pièce, ne nous font pas oublier la gravité du sujet. En pendent à toute la flagornerie dont Don Giovanni nous fait la démonstration, on trouve d’ailleurs, comme la véritable expression des besoins primaires d’un homme corrompu jusque dans sa chair, le tableau de la tentative de viol de Donna Anna, traité sur un ton si froid qu’il en devient glaçant. Il s’agit en fait, comme Mozart aimait l’appeler, d’un dramma giocoso, un drame joyeux. Ce format si particulier fait constamment oscillé la pièce entre bouffonnerie grotesque digne de Molière et tragédie grecque. La mort est omniprésente dans la pièce, mêlant encore une fois les représentations et les symboles d’une manière intemporelle. Que ce soit sur cette froide plaque de la morgue sur laquelle repose le corps du Commandeur, sur le four crématoire qui ouvre la pièce ou sur ces grands corps décharnés et momifiés suspendus aux murs, dont les traits macabres et les regards livides sont accentués par une lumière en contre-plongée, rappelant les catacombes de Palerme, la mort est omniprésente. Elle guette dans toute sa froideur Don Giovanni comme elle guette le spectateur. Don Giovanni s’exclame par exemple « Nous voulons rire et badiner ! » en apparaissant à un bal, alors qu’il revêt un masque de squelette, comme beaucoup d’autres convives. C’est cette tension permanente entre le badinage et la mort, cette frontière floue et brouillée entre la frivolité d’un monde décadent la froideur d’une morale qui dépassant l’homme qui éclate à chaque instant dans l’œuvre.

Le livret de Da Ponte, qui recèle de métaphores humoristiques ou de saynètes grotesques – pensons par exemple à cette longue métaphore filée où le cœur de la jeune maîtresse éperdue d’amour est assimilée à une longue et voluptueuse fellation – est ici admirablement servi par une mise en scène qui arrive à démontrer toutes les facettes d’une œuvre complexe et multiple.

 

            Don Giovanni, c’est en fait une démonstration de tout le sadisme de l’homme séducteur, la démonstration et la force du pêché dans un univers où la seule parole peut suffire à séduire et faire souffrir. « Ma in Spagna son gia mille e tre ! » répète Leporello, prenant plaisir à faire devant les maitresses de son maître la liste de toutes ses conquêtes à travers l’Europe, au point que le spectateur rit de la consternation des maîtresses. Le fait que Don Giovanni refuse, dans une apothéose grandiose et macabre, de se repentir, représente en fait la victoire de la vie sur les forces du mal. Si les hommes n’ont pas réussi à changer la véritable nature de Don Giovanni, eh bien soit ! charge aux forces surnaturelles de punir ce Don Juan insaisissable qui, brûlé par les flammes de l’enfer (ou de la petite vérole) finira brûlé vivant dans un four crématoire. Questo é il fin !

 

 don-giovanni-2

Don Giovanni de Mozart au Théâtre des Champs-Élysées, du 5 au 15 décembre, mise en scène Stéphane Braunschweig, direction musicale Jérémie Rhorer, avec Jean-Sébastien Bou, Robert Gleadown, Myrtò Papatanasiu, Julie Boulianne, Julien Behr.

 

Paolo ZANNIER

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