Le Tableau d’une exécution d’une main de maître

 

             1571. Après la bataille de Lépante, ayant opposé l’Empire ottoman à la Sainte-Ligue, la Sérénissime République de Venise est au faîte de sa puissance. Pour célébrer cette victoire monumentale et glorifier les exploits de cette prise sans précédent, l’État vénitien commande à Galactia, femme peintre, une toile monumentale. Mais au lieu de peindre la toile victorieuse et épique que lui demande sa commande, dictée par sa liberté d’artiste et par sa conscience morale, refusant de peindre l’apologie et la grandeur d’un combat qui fut misérable et médiocre ; Galactia préfère peindre la véritable boucherie que fut cette bataille, où le sang coula à flot, où les lambeaux de chairs se déchiquetaient et où tout espoir était abandonné. Le tableau effraye, choque, éveille la torpeur et la colère du Doge et du Ministre de l’Instruction : Galactia est tiraillée entre sa mission d’artiste et la puissance qu’exerce sur elle la censure de l’État.

            Dans une mise en scène gore, sanglante, où les morceaux de chair pourris se détachent de corps décharnés, d’anciens participants à la bataille de Lépante posent désormais pour l’artiste et, moyennant finances, exposent au public leurs boyaux sanglant sortir du ventre. Claudia Stavisky représente un monde barbare où la réalité de la guerre n’est pas épargnée : le sol est jonché d’épaves de navire de guerres explosés, de boulets de canon fissurés, de têtes sculpturales explosées ou de corps décharnés. Plaçant sur le même plan la violence de la guerre et la subtilité et la finesse de l’artiste, Claudia Stavisky, la metteur en scène, présente des éléments antagonistes : la gloire et la fatuité de généraux posant sur leurs escabeaux contraste avec les soldats soûls, ivres de violence et de misère, traumatisés par l’expérience de la guerre. La première moitié de la pièce est dominée par la représentation d’un bras, décharné, musculeux, puissant et terrible, rappelant les planches anatomiques ou les grandes représentations de dissection du corps au XVIIème siècle.

            tableau-d-une-execution_2016_ressourceoriginaleFait notable, ce fameux tableau qui canalise toute la tension dramatique de la pièce n’est pas sur scène représenté mais bien plutôt suggéré. La pièce commence par d’abondantes projections de peinture sur des toiles posées à même le sol. Bientôt, toute la scène est envahie d’une substance épaisse rouge, évoquant le sang versé à la guerre et la violence qui anime l’artiste. L’esthétique, pure et violente, subtile et épique, rappelle les grandes compositions de Jackson Pollock ou de Yves Klein, à la manière de sa Grande Anthropophagie Bleue, où la violence est suggérée non pas tant pas l’image que par l’acte de création lui-même.

           Dans ce capharnaüm et ce chaos duquel rien ne semble pouvoir émerger sort en fait un chef-d’œuvre inattendu. : dans de grands drapés baroques aux jeux de lumière et à la couleur rouge flamboyante, le sang dégouline, inonde la scène, déborde sur le public.

            Terrible, tragique, Claudia Stavisky allie avec brio ton macabre, humour noir et sarcasmes. Portée par la voix grave et envoûtante de Didier Sandre de la Comédie-Française, la pièce se transforme en un récit historique qui tend à se rapprocher de la tragédie grecque. Entre la liberté personnelle de l’artiste et la nécessité publique de considérer l’art non pas comme quelque chose de superflu mais comme un paradigme porteur de sens moral et politique, l’issue semble incertaine : la seule solution de conciliation semble être l’oubli ou la mort. « Le compromis, quel mot abject ! » s’écrie Galactia, refusant de céder un peu de sa liberté d’artiste.

            Fantastiquement incarnée par Christiane Cohendy, Galactia est un personnage haut en couleur, à la fois drôle et touchant. La dimension épique et tragique de la situation est canalisée par le point de vue intime et particulier d’une personne, d’une femme et d’une artiste, tantôt amoureuse, tantôt scandalisée, tantôt mélancolique, mais toujours avec le verbe haut.

            La pièce acquiert, avec l’incarnation de Christiane Cohendy, une dimension presque féministe : il s’agit de représenter la liberté de l’artiste, mais aussi la liberté de la femme, une femme qui tente de s’affranchir de toutes les contraintes que le monde qui l’entoure, exclusivement masculin, souhaite lui imposer. Pour autant, la pièce garde une ambiguïté et une grande subtilité, montrant tout à la fois les tiraillements de l’artiste, mais aussi celle de la femme : comment réagir face à son amant, peintre mineur, qui collabore avec le même régime qui a mis sa maitresse en prison ? Si elle établit une dialectique entre le rôle de l’artiste et celui du politique, la pièce nous révèle avant tout un message complexe, subtil et se réclamant comme amoral : « L’art du théâtre se donne comme expérience viscérale avant d’être intellectuelle » dira plus tard Howard Barker. L’art doit être perçu, ressenti. En fait, il ne s’agit pas tant de la représentation d’un conflit entre nécessité morale et nécessité politique qu’une pièce nous montrant toute l’horreur de la perte de sens. Pour Claudia Stavisky, il s’agit de « représenter l’horreur de la guerre, l’horreur de la déconstruction de l’humain, l’irreprésentable ».

Tableau d’une exécution, de Howard Barker, mise en scène Claudia Stavisky, avec David Ayala, Éric Caruso, Christiane Cohendy. Théâtre des Célestins de Lyon en décembre 2016 puis tournée en France.

Paolo ZANNIER

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